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Bannir ou tolérer le voile au travail ?

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Comment réagir face à des employées qui demandent à porter le voile en entreprise? Le sujet émerge et embarrasse les dirigeants au pays de la sacro-sainte laïcité. Entre le respect des libertés individuelles et la notion d'intérêt général dans l'entreprise, le juste équilibre n'est pas toujours simple à trouver.

Alors que le Parlement a définitivement adopté, le 14 septembre dernier, le projet de loi prohibant le port du voile intégral dans l'espace public, la question continue de faire débat au sein de l'entreprise. Et le flou règne... Pourtant la règle est claire et les chefs d'entreprise, qui aimeraient que le seul culte qui vaille dans leur société soit celui du travail, ne peuvent, à leur guise, porter atteinte aux droits et libertés de leurs salariés. Dans sa délibération du 6 avril 2009, la Halde (Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l'égalité) rappelle ainsi que, comme toute personne, le salarié a le droit à la liberté de ses opinions, qu'elles soient religieuses ou politiques, que cela plaise ou non au dirigeant. « On peut être, à titre personnel, contre la manifestation de signes religieux en entreprise privée, mais également être conscient, en tant que manager, que la liberté religieuse est un droit fondamental. Et surtout que c'est l'un des 18 critères sur lequel il est interdit de faire de la discrimination au sens pénal », explique Laurent Guénon-Henry, patron de Tiptoptaux, réseau de courtage en crédit immobilier, qui pensait, il y a encore quelques mois, qu'en France, pays de la laïcité, la neutralité qui prévaut pour le service public s'appliquait également au secteur privé. Il a appris qu'il était dans l'erreur en suivant une formation sur le management de la diversité, à Sciences Po Lille, dans le cadre d'un master intitulé Management, égalité et lutte contre les discriminations.

Un dosage délicat. Bien entendu, cette liberté d'opinion reste assortie de limites, tels les abus de liberté d'expression ou les actes de prosélytisme et de pression sur les autres salariés. Par ailleurs, la liberté religieuse ne doit en aucun cas prévaloir sur le bon fonctionnement de l'entreprise. Un point sur lequel insiste Patrick Banon, chercheur en science des religions, conseiller auprès d'entreprises en matière de gestion de la diversité culturelle et religieuse et auteur, notamment, de l'ouvrage Dieu et l'entreprise (éditions d'Organisation): « Face à la mondialisation économique, la rencontre entre la diversité des cultures religieuses et l'entreprise est inévitable. Cette dernière doit désormais gérer une coexistence équitable des cultures religieuses et maintenir une exigence de non-discrimination, tout en sauvegardant la cohésion sociale dans l'entreprise. Les attentes individuelles, dont le port du voile, peuvent être prises en compte si elles ne rentrent pas en contradiction avec le bon fonctionnement de l'entreprise. » Et c'est là que les choses se compliquent. Que signifie pour un patron le bon fonctionnement de son entreprise? Quelles sont les limites? Sylvain Breuzard, p-dg de la SSII Norsys, affirme ainsi que le port du voile, ou de tout signe distinctif, ne le dérange aucunement à l'intérieur de ses locaux, mais qu'en revanche, il ne les tolère pas lorsque ses collaborateurs se rendent en rendez-vous. Si la jurisprudence proscrit toute interdiction générale, elle admet certaines restrictions si elles sont justifiées pour des raisons de sécurité, d'hygiène et même parfois par le contact avec la clientèle. « L'activité de certaines entreprises peut ne pas cadrer avec l'expression de traditions pour cause de contradiction marketing, explique Patrick Banon (auteur de Dieu et l'entreprise) . Ainsi, si une vendeuse de lingerie veut porter la burqa, on peut lui rétorquer que c'est incompatible avec le produit qu'elle vend. » Un argument qui ne justifie pas une restriction automatique de liberté... Le droit définit un périmètre, à l'entreprise de s'adapter au cas par cas et de trouver des compromis.

@ GINA SANDERS/FOTOLIA/LD

 

Du moment que la personne est compétente, peu importe qu'elle soit voilée

POUR
FREDERIQUE DOFING, directrice générale de Celeste

Des a priori, Frédérique Dofing, directrice générale de Celeste, fournisseur d'accès Internet pour les entreprises, en avait avant de rencontrer Nadia Dernaoui, commerciale au sein de la société, depuis quatre ans. « Nadia correspondait parfaitement à nos besoins, relate cette patronne pragmatique. Alors, lorsqu'elle m'a prévenue qu'elle était voilée, je lui ai répondu que cela ne me dérangeait pas, malgré la perception des choses que j'avais à cette époque. C'est la personne compétente que j'ai recrutée, pas la femme voilée. Par ailleurs, nous sommes très attachés à la notion de respect et restons persuadés que la diversité fait la richesse d'une entreprise. »
S'il y a eu un léger débat sur le sujet entre les salariés avant l'arrivée de Nadia, celui-ci est vite clos face à la personnalité et aux performances de la nouvelle collaboratrice. « Nadia est sans aucun doute notre meilleure commerciale, s'enthousiasme Frédérique Dofing. Nous en sommes fiers et les clients en sont satisfaits. » Nadia Dernaoui s'octroie même le temps de prier pendant la «pause cigarette» de ses collègues.


CELESTE - Repères
ACTIVITE: Fournisseur d'accès Internet haut débit pour les entreprise
VILLE: Torcy (Seine-et-Marne)
FORME JURIDIQUE: SAS

DIRIGEANTS: Nicolas Aube, 36 ans et Frédérique Dofing, 37 ans
ANNEE DE CREATION: 2001
EFFECTIF: 27 salariés
CA 2010: 5 MEuros

Tout signe trop visible d'appartenance religieuse est une entrave au «travailler ensemble»

CONTRE
NILS DELCOURT, gérant de Deltech

Le voile devrait rester au vestiaire. La position de Nils Delcourt, gérant de Deltech, une PME industrielle implantée à Roubaix est claire: la religion est une affaire privée qui n'a pas sa place au travail. « Je suis contre la mise en avant de tout signe trop visible d'appartenance religieuse, quelle que soit la religion, assure-t-il. Je suis très attaché aux valeurs de laïcité des institutions de la France et désapprouve le port de tout signe ostentatoire religieux dans la sphère professionnelle, comme dans le service public. » Et si une candidate voilée vient tenter sa chance chez Deltech? La réponse est là aussi limpide: « Le choix d'un candidat ou d'une candidate est d'abord une question de compétences. Mais c'est aussi une question de savoir être qui va permettre une bonne intégration au sein d'une équipe et une collaboration fluide et efficace entre ses membres, poursuit Nils Delcourt. Tout signe trop visible d'appartenance religieuse est, selon moi, susceptible de nuire au «travailler ensemble». J'attends de mes salariés une certaine discrétion sur le sujet et un mutuel.»


DELTECH - Repères
ACTIVITE: Conception de matériels pour les entreprises spécialisées dans le traitement de surfaces
VILLE: Roubaix (Nord)
FORME JURIDIQUE: SARL
DIRIGEANT: Nils Delcourt, 51 ans
ANNEE DE CREATION 1999
EFFECTIF: 15 salariés
CA 2009: 1,5 MEuros

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Sophie Sanchez