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DIRIGEANTS à la ville, PROFS à la scène

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Certains patrons de PME troquent, quelques jours par mois, leur casquette de chef d'entreprise pour celle de «prof». Quels bénéfices en retirent-ils? Retours d'expériences.

L'Ecole de management de Normandie invite de nombreux dirigeants à présenter leur expérience aux élèves.

@ GUYISAAC.COM

L'Ecole de management de Normandie invite de nombreux dirigeants à présenter leur expérience aux élèves.

Novembre 2008. Bruno Roth se rend en Algérie. Il ne s'agit ni d'un voyage d'agrément, ni d'un déplacement d'affaires. Si le quinquagénaire passe trois jours au Maghreb, c'est parce qu'il dispense un cours pour le compte du centre de formation d'Ubifrance, l'agence française de développement à l'international. Le gérant de Net Opportunity, intermédiaire spécialisé dans le développement à l'export, donne à une centaine de hauts cadres de l'Etat algérien les clés pour organiser efficacement un salon professionnel. Depuis cinq ans, le dirigeant revêt sa tenue d'enseignant 15 jours par an environ. En plus d'Ubifrance, Bruno Roth réalise des interventions à Sup-Est, l'un des programmes dispensés par ICN Business School, l'école de commerce de Nancy. Il décortique les différents mécanismes de l'export avec les étudiants. Ces interventions lui rapportent entre 350 et 1 000 euros par journée de travail. «Mais je ne fais pas cela pour l'argent», assure l'intéressé. Ce qui le motive, c'est l'impact de son discours sur les jeunes, futurs cadres d'entreprise. «En tant que fervent partisan du développement à l'export, je prêche la bonne parole auprès d'eux», commente le Nancéen qui, pour ce faire, passionne son auditoire en lui relatant des anecdotes tirées de son expérience de chef d'entreprise.

Captiver grâce à son vécu. L'authenticité du vécu et sa richesse, voilà ce qui différencie les dirigeants-enseignants du reste du corps professoral. Et qui intéresse les élèves. Conscients de l'atout que ces profs pas comme les autres représentent dans leurs programmes, les directeurs d'établissements scolaires n'hésitent pas à contacter d'anciens élèves pour les inciter à monter sur l'estrade. C'est ce qui est arrivé à Pierre-François Le Louet, président de Nelly Rodi, un cabinet parisien de conseil en style et innovation. Le trentenaire intervient, une fois par an, à l'Institut français de la mode: il y donne un cours sur le système des tendances dans le développement des produits. «Au début, confie-t-il, j'ai accepté par reconnaissance envers mon école. Mais aujourd'hui, je le fais par goût.» Ses moteurs? «Le partage de mes connaissances et la vision fraîche de mon auditoire.» Pierre-François Le Louet éclaire également de ses lumières les élèves de l'Ecole supérieure de commerce de Paris et ceux de la Haute Ecole d'art et de design de Genève. Soit environ cinq cours par an. «J'aimerais bien en faire davantage, mais cela prend beaucoup de temps: la préparation des cours, les déplacements, les interventions demandent une certaine disponibilité», reconnaît le dirigeant. Pour autant, il estime en retirer un bénéfice personnel: «Les recherches et la veille continuelle sur les nouveaux concepts qu'impose l'élaboration de cours m'obligent à être «au top» dans mon secteur. Le risque étant, sinon, de passer pour un amateur devant une centaine d'étudiants!» C'est aussi un exercice de rhétorique: «Ils attendent de moi une présentation claire et efficace, poursuit le président de Nelly Rodi. Leur exigence m'oblige à exposer mes idées de manière précise et synthétique.» Sans compter que les questions, souvent pointues, des étudiants entretiennent l'esprit critique des dirigeants. «La confrontation avec un public exigeant empêche de se laisser enfermer dans des certitudes ou des approximations», confirme Marc Morin, président de la Miroiterie Launay, au Havre. Pour ce dirigeant, le contact direct avec les étudiants permet de suivre l'évolution de leurs envies et besoins. «Ces jeunes sont nos futurs clients, fournisseurs et salariés», rappelle-t-il. Pour le chef d'entreprise normand, les deux jours de cours mensuels sur la logistique qu'il donne à l'Ecole de management de Normandie et à l'Institut du shipping (logistique des affaires internationales) à Saint-Nazaire sont «une respiration» dans son emploi du temps. «Je sors du train-train quotidien pour parler des thématiques qui me passionnent», se réjouit-il.

PIERRE-FRANCOIS LE LOUET, président de Nelly Rodi

«Donner des cours impose de connaître parfaitement son secteur.»

Capitaliser sur ses compétences.

Demandés mais aussi demandeurs, certains patrons finissent, au fil des années, par s'impliquer davantage. En intégrant, par exemple, des comités de direction d'écoles. Objectif: peser sur les orientations pédagogiques afin que les établissements soient le plus en phase possible avec les besoins des entreprises. C'est le cas de François Heilbronn. Le directeur général de Friedrich Heilbronn et Fiszer, un cabinet de conseil en développement d'entreprise (voir encadré ci-contre), donne ainsi sa vision sur l'évolution du programme des cours de Sciences Po Paris. Vincent Chové, gérant d'Europe Hydro, société qui conçoit des systèmes de nettoyage, est allé encore plus loin: ce quadragénaire, qui dispense déjà des cours sur le développement et la finance à l'Essec, vient de monter Dolpo Solutions, une société qui conçoit des programmes de formation. Le Francilien compte développer cette deuxième structure en embauchant du personnel dans les mois à venir. Il faut dire que Vincent Chové maîtrise l'art de la formation: cofondateur de Wanadoo, il a embauché et formé plus de 4 000 salariés en cinq ans!

Enfin, la relation créée en cours avec les étudiants facilite parfois les recrutements déjeunes diplômés. Lorsqu'il intervient dans des écoles d'ingénieurs, Yves Perrot, p-dg de Devsi, une société parisienne de services informatiques, conclut toujours ses conférences sur la création d'entreprise par une présentation de sa société. Il récupère ainsi quelques CV... En quatre ans, il a embauché six personnes par ce biais. Autant dire qu'il ne regrette pas les quelques journées qu'il passe, chaque mois, dans les amphis.

Enseigner constitue un excellent moyen de repérer de jeunes talents.

@ GUYISAAC.COM

Enseigner constitue un excellent moyen de repérer de jeunes talents.

AVIS D'EXPERT

Enseigner aide à mieux gérer son entreprise: BERTRAND RIEDINGER, directeur associé d'OasYs Consultants


«Devant un auditoire composé d'étudiants, le professeur n'a pas le droite l'erreur: il doit transmettre des connaissances actualisées et pertinentes», analyse Bertrand Riedinger, directeur associé d'OasYs Consultants, un cabinet de conseil en transition professionnelle. Sinon, la salle risque de se vider de semaine en semaine et le contrat avec l'établissement scolaire d'être dénoncé en fin d'année. «Donner des cours oblige le dirigeante maintenir un excellent niveau de connaissances de son secteur.»
Résultat: il est toujours au fait des dernières tendances. Donner des cours permet aussi de développer son réseau professionnel. Partager du temps avec des professeurs et des étudiants de filières variées permet de se constituer un riche carnet d'adresses. «Ces contacts s'avèrent utiles quand le chef d'entreprise a besoin de conseils, cherche des partenaires ou de nouveaux salariés», estime Bertrand Riedinger. Enfin, la casquette de «prof» confère au dirigeant une certaine crédibilité que l'expert invite à mettre en avant auprès de ses fournisseurs, clients et prospects. «Glisser, dans une discussion, que l'on enseigne dans une école de commerce ou d'ingénieurs n'est pas si compliqué et peut permettre de remporter une affaire.»

TEMOIGNAGE

Enseigner est un plaisir, pas un travail: FRANCOIS HEILBRONN, directeur général de Friedrich Heilbronn et Fiszer


A l'Institut d'études politiques de Paris, les professeurs, eux aussi, sont notés! François Heilbronn, directeur général de Friedrich Heilbronn et Fiszer, un cabinet de conseil en développement d'entreprise, en sait quelque chose. Depuis 1992, ce dirigeant de PME y est chargé de cours magistral. Son domaine d'intervention: la stratégie. A raison d'un peu plus d'une vingtaine de séances de deux heures, il s'adresse à 200 élèves qui, en fin d'année, doivent mesurer sa performance. Il tient ensuite compte de leurs remarques pour faire évoluer ses interventions. «Enseigner m'oblige à réfléchir à la déclinaison théorique de mon travail, explique François Heilbronn. Cela me permet de prendre du recul.» Autre bénéfice: l'accès direct aux 20-25 ans. «Leur fraîcheur intellectuelle me stimule», indique le quadragénaire qui, au fur et à mesure, s'est davantage investi dans la vie de Science Po. Depuis dix ans, il est membre du comité de développement et, depuis trois ans, du conseil de direction. Objectif: «Contribuer à l'évolution de l'établissement et du contenu pédagogique.» François Heilbronn se dit mû par une envie de transmettre des connaissances, pas par les revenus qu'il en tire. Le dirigeant, rémunéré 98 Euros bruts par heure de cours, reverse intégralement son salaire sous forme de dons à l'école. «L'enrichissement est humain», conclut-il.


FRIEDRICH HEILBRONN ET FISZER - Repères
ACTIVITE: Conseil en stratégie de développement d'entreprise
VILLE: Paris (VIIIe arr.)
FORME JURIDIQUE: SA
DIRIGEANT: François Heilbronn, 48 ans
ANNEE DE CREATION: 1991
EFFECTIF: 10 salariés
CA 2008: 3 Millions d'euros