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Dirigeants, ils trouvent le temps d'enseigner

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A la tête de petites boîtes, certains patrons retrouvent quelques heures durant et parfois plus, le goût des années passées sur les bancs de la fac. Retour d'expériences, vues du haut de l'estrade.

Au Celsa, son ancienne école, Assaël Adary, cogérant d'Occurence donne quinze heures de cours par mois

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Au Celsa, son ancienne école, Assaël Adary, cogérant d'Occurence donne quinze heures de cours par mois

Ancien DRH de Valeo puis Thompson, Emmanuel Imberton est à la tête de La Cotonnière Lyonnaise, une PME de 25 salariés qui conçoit et commercialise des supports signalétiques. Sa devise tient en une phrase: «Mieux vaut être pilote d'un modeste hors-bord que passager d'un paquebot.» Quand l'Ecole de Management de Lyon lui a proposé, il y a trois ans, de venir parler bénévolement de son métier devant un public de futurs repreneurs, il n'a pas hésité une seule seconde. «Je fais cela par conviction, pour encourager les étudiants à devenir chefs d'entreprise. Après tout, j'ai moi-même bénéficié des conseils de repreneurs», assure-t-il. Emmanuel Imberton n'est pas le seul à monter sur l'estrade. De sa promotion, à l'ESC Rouen, Christian Marquis, directeur général de Sata, une entreprise de 20 salariés spécialisée dans la conception de supports d'affichage, est l'un des rares à s'être tourné vers l'univers de la PME. Alors, quand une dominante entrepreneuriat a vu le jour dans son école, on a tout de suite pensé à lui. «A côté des connaissances d'un prof de management, mon savoir paraît peu sérieux, affirme-t-il, modeste. C'est un savoir-faire résultant de mon expérience, et non un savoir théorique.» Ce qui ne l'empêche pas d'avoir la cote auprès des élèves. Authenticité du vécu, gouaille... C'est un fait: les patrons séduisent.

CHRISTIAN MARQUIS, directeur général de Satas

Mon savoir-faire résulte de mon expérience et non d'un savoir théorique. Un gage de succès auprès des élèves.

Le filon des anciens. Le cas d'Assaël Adary, ancien du Celsa, l'Ecole des hautes études en sciences de l'information et de la communication, est exemplaire. Cogérant d'Occurrence, cabinet d'études et de conseil en communication, il voue une reconnaissance sans faille à son ancienne école. Il faut dire qu'au Celsa, le jeune dirigeant a trouvé son épouse et son associé! Assaël Adary a décidé de s'y impliquer très activement: il donne quinze heures de cours par mois sur les études qualitatives et supervise des mémoires d'étudiants en master 1, ce qui lui prend, au minimum, cinq heures supplémentaires. «J'essaye de donner aux jeunes un aperçu de mon expérience professionnelle et de leur montrer qu'ils sont dans une bulle, tant qu'ils sont étudiants.» Concrètement, le jeune dirigeant a pour unique objectif de les initier à la vie de l'entreprise. D'autres estiment que les cours peuvent aussi être un moyen de se réaliser. C'est le cas d'Eric Marillet, Cogérant de Sokovision, cabinet de conseil en stratégie Internet. «Plus jeune, je rêvais de devenir instituteur, confie-t-il, amusé. Aujourd'hui, quand j'explique à des étudiants de l'Ecole des Mines de Nantes comment une entreprise peut mettre en place une stratégie Internet, c'est un peu comme si je m'étais lancé dans l'enseignement.» En dépit d'une rémunération modeste, Eric Marillet juge l'expérience très enrichissante. «Donner des cours me pousse à faire de la veille continuelle sur les nouveaux concepts. Cela m'oblige aussi à exposer mes idées de manière plus pédagogique, plus précise et plus synthétique.» Ses clients, qui viennent le féliciter, sont les premiers à mesurer les progrès. Idem pour Assaël Adary, d'Occurrence. «J'ai appris à présenter et à valoriser mon métier en public, argumente-t-il. Si j'arrive à convaincre des étudiants, j'aurai plus de facilité par la suite à convaincre un client.» Et de plaisanter sur la posture gratifiante de prof, «qui fait du bien à l'ego».

Parfois, les cours deviennent un challenge. C'est le cas pour Claude Duplaa, gérant de Panoptes, cabi net de conseil en stratégie et organisation, et parallèlement formateur pour cadres chez Demos. «Intervenir devant d'autres dirigeants m'impose d'être toujours au top des concepts de management, explique-t-il. Je suis obligé de réviser ou d'apprendre. Le public est exigeant, il veut une vraie valeur ajoutée.» Au-delà de l'intérêt purement professionnel, beaucoup de chefs d'entreprise apprécient la nature des relations qu'ils tissent avec les étudiants ou stagiaires. Depuis qu'il intervient à l'ESC Rouen, Christian Marquis, directeur général de Sata, avoue «mieux comprendre ce qui motive les jeunes qui arrivent sur le marché du travail». Son seul regret? Le niveau d'échanges pendant les cours, qui reste insuffisant à son goût. Cofondateur de Sokovision, cabinet de conseil en stratégie Internet, Eric Marillet profite lui aussi de ses contacts avec les étudiants pour observer l'usage qu'ils font des nouvelles technologies. «Pour les jeunes, le piratage sur le Net est entré dans les moeurs.»

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CLAUDE DUPLAA, gérant de Panoptes

Intervenir m'impose d'être toujours au top des concepts de management.

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Un second métier. Désireux de peser sur le contenu des enseignements, certains dirigeants vont jusqu'à investir le conseil d'administration des écoles. A 55 ans, Jean-Luc Bodin, p-dg d'Electronica Technolo gies et de Sobioda, enseigne la stratégie à la faculté de pharmacie de Grenoble. Depuis cinq ans, cet ancien universitaire préside le conseil de l'IUT II de Grenoble. Son cheval de bataille: peser sur les orientations pédagogiques de l'Institut afin que les formations soient en phase avec les besoins des entreprises. Autre professionnel de la double casquette: Mathieu Millet, gérant d'H2o Development, un cabinet d'ingénierie nautique de trois salariés. ESC Rouen, ESC Troyes, Ecole des Arts et Métiers. . . A 29 ans, Mathieu Millet est déjà un cumulard. D'ailleurs, le dirigeant consacre une journée par semaine à l'enseignement. «Un choix assumé, assure le jeune patron, mais très consommateur d'énergie.» Alors qu'au départ, Mathieu Millet intervenait à l'ESC Rouen dans le simple prolongement de ses études, il s'est petit à petit laissé gagner par la passion de l'enseignement, une activité à part entière, qui lui procure environ 2 000 euros de revenus bruts mensuels. Mais l'exemple est rare. Au-delà de l'aspect financier, Mathieu Millet estime que l'enseignement lui permet de prendre du recul et de se dégager de l'opérationnel. «Les questions sur mon métier entretiennent mon esprit critique et m'empêchent de me laisser enfermer dans des certitudes. En plus, le rapport au temps n'est pas le même et je suis moins stressé.» Mais encore faut-il savoir s'organiser. Benoist Bazzara, directeur général de Strathom, PME de 140 salariés spécialisée dans le conseil en télécommunications, n'a pas ce problème. Chez Strathom, donner des cours correspond à une politique de recrutement. Pour pouvoir détacher des collaborateurs chez des clients égyptiens, indiens ou portugais, Benoist Bazzara se déplace régulièrement dans les écoles de ces pays. Parfois, l'enseignement suscite des vocations. C'est le but recherché par Jean-François Goxe, intervenant à la Cegos et viticulteur dans l'Aude, qui consacre 85 % de son temps à la formation. Rappelé à plusieurs reprises, après une prestation fort appréciée, il a gravi les échelons pour devenir responsable de la section internationale de la Cegos. Depuis, il a troqué son poste de directeur général pour devenir patron d'un domaine viticole. Et vend son vin, le soir, à la Cegos!

JEAN-LOUIS MULLER, directeur à la Cegos, responsable de l'offre management et développement des personnes

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JEAN-LOUIS MULLER, directeur à la Cegos, responsable de l'offre management et développement des personnes

AVIS D'EXPERT
Une vraie opportunité à condition de ne pas tomber dans le piège de la vanité

Entrer dans la peau d'un prof quand on est petit patron? Pour Jean-Louis Muller, l'idée est bonne. «Donner des cours est l'occasion de faire connaître son entreprise, estime-t-il. Chez Cegos, il nous est déjà arrivé qu'un chef d'entreprise intervenant dans une formation fasse affaire avec un contact amené par un étudiant.» Si telle n'est pas la motivation première du chef d'entreprise, donner des cours est aussi un moyen d'échanger avec des jeunes et de repérer des talents. «Encore faut-il entretenir une vraie relation pédagogique, prévient l'expert, les mettre en situation de prendre des décisions et ne pas se contenter d'un simple cours magistral.» A cette condition, des liens se nouent et le chef d'entreprise sort grandi de l'expérience. «Sa vision des choses changera; il se posera des questions sur des problématiques nouvelles, comme la diversité en entreprise.» Un bémol cependant: le chef d'entreprise doit veiller à sélectionner ses interventions, faute de quoi il risque de se faire ballotter d'école en école. Tenté? Jean-Louis Muller vous conseille de négocier vos dates et de ne pas intervenir chaque semaine à horaire fixe, faute de quoi l'enseignement deviendra contraignant et routinier. Autres conseils? «Participez à des jurys, sources de contacts, et faites du tutorat, ce qui constitue un excellent moyen de repérer des candidats.»