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Entrepreneurs en culotte courte

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Créer son entreprise à l'âge où la plupart n'y ont encore jamais mis les pieds. C'est téméraire, un brin inconscient, mais parfois, ça marche!

@ ADRIAN PELCZ/FOTOLIA

«Quand on est jeune, on n'a rien à perdre», sourit Vivien Poujade, 23 ans. Il a créé son entreprise d'infographie, Synthes'3D, début 2005, alors qu'il était élève-ingénieur à l'Ecole nationale supérieure des arts et métiers. Pas de charges, pas de responsabilité, pas encore de goûts de luxe et de l'énergie à revendre, c'est le moment ou jamais de se lancer? Les jeunes semblent en tout cas avoir troqué leur goût pour le fonctionnariat contre le rêve de devenir entrepreneurs. C'est ce que révèle une étude des CCI (chambres de commerce et d'industrie) publiée à l'occasion du salon des Entrepreneurs, en février dernier: plus des deux tiers des 18-30 ans rêveraient de créer leur entreprise. «Il s'agit de la population chez qui la progression est la plus forte, + 22 points en un an», relève l'étude. Parmi ces candidats à la création, la majorité envisage pourtant la concrétisation dans un temps assez long: 44% pensent créer leur boîte dans les cinq ans, ce taux atteint même 71% chez les 18-24 ans.

CHARLOTTE DE MONTALIVET, fondatrice de Canibale SA, société de recyclage

Lorsqu'on crée son entreprise, il faut apprendre deux choses: la patience et l'humilité.

Un jeu d'enfant. Pourtant, une autre étude de l'APCE (Agence pour la création d'entreprises), réalisée en août 2005, révèle que seulement 4% des créateurs d'entreprise se sont lancés dans l'aventure au sortir de leurs études. Pour Thomas Legrain, auteur d'un rapport sur les moyens de former davantage d'entrepreneurs en France Comment former davantage d'entrepreneurs en France?, rapport remis par Thomas Legrain à Christian Poncelet, président du Sénat, en juillet 2007. , cette réticence à se lancer très jeune est à mettre sur le compte des lacunes du système éducatif français. «Depuis dix ans, la création d'entreprise par les jeunes n'a guère évolué, constate Thomas Legrain dans un document remis au Sénat en juillet dernier. Si le système éducatif français intégrait davantage, et plus en amont des études, la dimension entrepreneuriale, l'appréhension du risque diminuerait, le statut de créateur serait revalorisé et l'esprit d'entreprendre se développerait», assure-t-il. «Désamorcer le plus tôt possible les idées fausses pour libérer l'esprit d'initiative des jeunes», c'est justement l'objectif que s'est donné Guilhem Bertholet, 26 ans, qui a débuté son parcours de serial-entrepreneur en 2002 et fondé l'association des jeunes entrepreneurs lyonnais. Avec son acolyte, Sylvain Tillon, 25 ans, ils viennent d'éditer une bande dessinée (Lucyet Valentin... créent leur entreprise) destinée aux élèves de troisième. Une manière ludique de présenter la création d'entreprise en dix étapes, émaillées de témoignages, d'anecdotes et de statistiques.

Faire de la création d'entreprise un jeu d'enfant? «Pas si vite, tempère Régis Gouget, professeur en entrepreneuriat à l'EM Lyon. A moins de tomber sur un profil rare, mature et déterminé, nous conseillons en général aux étudiants pressés d'entreprendre de se forger une première expérience professionnelle et de se constituer un réseau avant de sauter le pas.» L'école de commerce n'hésite pourtant pas à encourager ses étudiants dans cette voie, quitte à aménager leur scolarité en fonction de leurs contraintes de créateurs. C'est le cas de Carole Houel et Charlotte de Montalivet, qui ont non seulement bénéficié d'un étalement de leurs études, mais aussi d'un local dédié à leur jeune pousse et d'un accompagnement soutenu de leurs professeurs. Mais il faut dire qu'en plus de la détermination, les deux étudiantes avaient aussi une idée originale: recycler des canettes métalliques grâce à des collecteurs «machines à cadeaux» dans les campus. Pendant deux ans, les étudiantes de l'EM Lyon peaufinent et testent leur idée sur les campus lyonnais, avant de créer, en 2001, Canibal SA. «Dans leur euphorie entrepreneuriale, les jeunes ont tendance à sous-estimer le temps nécessaire pour rentabiliser leur projet et les difficultés qui surviennent inévitablement quand on s'y attend le moins», relève Régis Gouget, qui a accompagné les deux étudiantes dans la concrétisation de leur projet et assoupli les contraintes liées à leur cursus. Même soutenue par son école, Charlotte de Montalivet a trouvé le temps long: «Entre la création de l'entreprise et la sortie de notre premier prototype, nos copains ont eu le temps défaire deux fois le tour du monde, de décrocher des stages chez L'Oréal ou Ernst&Young. . . Pour nous retrouver dans le même local, à nous battre avec les mêmes problèmes de production», se souvient la jeune femme, qui dirige aujourd'hui son entreprise en solo.

MARC FISHER, dirigeant de l'agence de communication FC2, a créé sa boîte à 24 ans

C'est quand on est jeune et sans obligations familiales qu'il faut se lancer!

Doux rêveurs. Difficile, en effet, de supporter la condescendance des autres, qui vous considèrent au mieux comme de doux rêveurs, au pire comme des «loosers» patentés. Pourtant, «les 18-30 ans ne foncent pas sans réfléchir, ils font preuve d'une grande maturité dans l'élaboration de leur projet«, pointe l'étude des CCI. A titre personnel, ils possèdent moins de capitaux (58% investissent moins de 5 000 euros), ce qui les conduit à bâtir des projets plus sages, moins gourmands en financements: la majorité se contente d'une mise initiale inférieure à 20 000 euros. Autre phénomène, révélé par une étude de l'Insee: les titulaires d'un bac + 5 ou d'un diplôme de grande école constituent un tiers des créateurs jeunes (moins de 31 ans) et diplômés (bac + 2 et plus), alors qu'ils ne sont que 13% dans la population globale des diplômés. Les hautes études pourraient donc constituer une sorte de «sas» ou de «tremplin» vers l'entrepreneuriat... Pas pour Marc Fisher, qui a opté pour un diplôme en FST («Formation sur le tas»), en l'occurrence une expérience de cinq ans dans une PME familiale qui l'a armé pour créer son entreprise de communication à 24 ans. Treize ans plus tard, le dirigeant de FC2 estime que c'était juste le bon moment. «Une entreprise en création exige un investissement en temps et en énergie qui ne sont pas vraiment compatibles avec une vie de famille. Ce n'est pas aujourd'hui, avec quatre enfants, que je pourrais sauter le pas.» Avec 20 millions d'euros de chiffre d'affaires et 80 salariés, son premier bébé, lui, a eu le temps de grandir.

ERIC BENNEPHTALI, directeur général de Mediastay

ERIC BENNEPHTALI, directeur général de Mediastay

TEMOIGNAGE

J'ai créé ma première entreprise à 13 ans
A 23 ans, Eric Bennephtali a déjà dix années d'entrepreneuriat derrière lui. A l'âge de 13 ans, il crée un site de petites annonces gratuites. Autodidacte, il développe seul son projet de A à Z, du graphisme à la commercialisation, en passant par les détails techniques. En 1998, il creeVirtualpromo.net, l'un des tout premiers annuaires d'e-commerce français. Deux ans plus tard, il crée Jeune 2000, premier portail pour les 15-25 ans, avec deux associés rencontrés sur Internet Jérôme Balmes et Jonathan Zisermann (respectivement âgés de 23 et 20 ans à l'époque).
Et l'école dans tout ça? «L'avantage d'Internet, c'est qu'on peut travailler à tout moment», sourit Eric Bennephtali, qui confesse tout de même avoir abandonné les cahiers à spirales dès qu'il en eu le droit, c'est-à-dire à 16 ans. Après l'éclatement de la bulle internet, il crée, avec ses deux associés, Mediastay, qui édite la première loterie à cadeaux en ligne en France, Kingoloto.com, site entièrement financé par la publicité. Aujourd'hui Kingoloto.com est le leader de la loterie gratuite en ligne, avec 4 millions de membres en France et une croissance de 190% sur l'année passée. Un succès qui vaut tous les diplômes!


MEDIASTAY Repères


- ACTIVITE: Loterie gratuite en ligne
- VILLE: Levallois Perret (Hauts-de-Seine)
- FORME JURIDIQUE: SAS
- DIRIGEANT: Eric Bennephtali, 23 ans
- ANNEE DE CREATION: 2001
- EFFECTIF: 35 salariés
- CA PREVISIONNEL 2007: 10 MEuros
- RESULTAT NET 2007: NC

A SAVOIR

Les petits poucets ont aussi leur fonds d'investissement


«Les étudiants sont le meilleur vivier d'idées innovantes.» Cette conviction a poussé Mathias Monribot à créer, en 2001, Petit Poucet, un fonds d'investissement privé dédié aux étudiants créateurs d'entreprise. La structure de capital amorçage identifie et accompagne des créateurs issus d'écoles de commerce, d'ingénieurs, mais aussi d'écoles d'arts appliqués. Pour Mathias Monribot, le lancement de Petit Poucet n'est que le prolongement naturel d'une vie professionnelle démarrée en trombe. C'est à 21 ans que ce diplômé de l'ISG crée sa première société, Bionatics, spécialisée dans les logiciels de simulation. La société prend son essor, lève 20 millions de francs en avril 2000, peu après l'éclatement de la bulle internet. Mais des divergences apparaissent bientôt avec les nouveaux actionnaires. Ce malentendu constituera le fondement de Petit Poucet. Car Mathias Monribot veut comprendre ce qui lui est arrivé. Pendant un an et demi, il investit 40 000 euros dans l'aventure et élabore une méthodologie - dite «de la chrysalide» - sur le développement des entreprises. Sa théorie? Les entreprises qui réussissent sont celles qui ont su respecter les valeurs personnelles de leurs fondateurs.
Fin octobre dernier, Mathias Monribot a convaincu Les Caisses d'Epargne de le rejoindre dans cette aventure. L'apport de la banque consiste à baliser le terrain des entrepreneurs en herbe et à leur offrir un suivi (gratuit) de leur projet. Une offre bancaire spécifique leur est également proposée. Et pour accélérer la croissance de ces jeunes pousses sélectionnées par Petit Poucet, GCE Capital, filiale de capital-investissement du groupe, examine les dossiers des sociétés à la recherche de fonds pour d'éventuelles prises de participation. En termes d'infrastructure, il existe, depuis quelques mois, une «Maison des Petits Poucets», qui a élu domicile sur le boulevard Saint-Michel, au coeur du Paris estudiantin. Cofinancé par Alcatel-Lucent, son budget de fonctionnement est d'environ 100 000 euros par an. Petit Poucet, qui a consolidé ses fonds propres à 1,5 million d'euros en avril dernier, compte aujourd'hui 54 actionnaires physiques, dont la moitié sont des salariés de grands groupes et l'autre, des chefs d'entreprise de l'industrie, des services, de l'Internet, etc.