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Faut-il taxer les entreprises qui n'emploient pas de seniors?

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Après des années de mesures infructueuses pour faire revenir les seniors sur la scène de l'emploi, le gouvernement tente la discrimination positive. Une proposition fort contestée par les chefs d'entreprise.

La France présente l'un des taux d'emploi des 55-64 ans les plus bas de l'Union européenne. Selon une enquête Eurostat, 38,3% des quinquagénaires exerçaient une activité en 2007, contre 73% dans les années 1970. L'ambition du gouvernement? Porter ce chiffre à 50% d'ici à 2010. Xavier Bertrand, ministre du Travail, a évoqué à plusieurs reprises un système de bonus-malus. A défaut de négociations d'ici à la fin 2009, les entreprises subiraient une hausse de leurs cotisations retraite.

Une formule qui ne plaît guère au Medef. «Ce serait une grave erreur, proteste le syndicat patronal dans sa newsletter datée du 24 avril 2008.

Une entreprise à effectif vieillissant aurait droit à un bonus, alors qu'une start-up embauchant massivement, mais n'ayant pas de salarié de plus de 55 ans, serait pénalisée?» Nombre de dirigeants de PME protestent aussi. «Une telle mesure ne changerait pas les mentalités et ferait encore supporter aux entreprises privées la responsabilité d'un problème de société», commente Marc Raiola, dirigeant de la société de travail temporaire Interima, à Nice, et président de la section locale du Centre des jeunes dirigeants (CJD).

OLIVIER SPIRE, p-dg de procadres international

OLIVIER SPIRE, p-dg de procadres international

PROCADRES INTERNATIONAL Repères

- ACTIVITE: Cabinet conseil en recrutement
- VILLE: Paris (VIIIe a rr.)
- FORME JURIDIQUE: Société anonyme
- DIRIGEANT: Olivier Spire, 62 ans
- ANNEE DE CREATION: 2007
- EFFECTIF: 90 salariés
- CA 2007: 15 MEuros

Un bonus-malus profiterait aux seniors non-cadres

OUI Les salariés doivent travailler plus longtemps. Olivier Spire, fondateur d'un cabinet spécialisé dans le recrutement des seniors, en est persuadé. Lui-même emploie, dans sa PME de 90 salariés, plus de 70 personnes de plus de 45 ans. «Quand un chef d'Etat veut imprimer un mouvement il doit le dire haut et fort pour être entendu, estime le dirigeant. Je suis d'accord sur le fond et sur l'emphase du discours de Nicolas Sarkozy.» Pourtant, techniquement, le chef d'entreprise pense que le système du bonus-malus ne servirait à rien pour les cadres. «Leur taux de chômage est faible et les entreprises en ont besoin. Instaurer un bonus pour cette population provoquerait, au mieux, un effet d'aubaine.» En revanche, le même système serait fort profitable aux seniors non-cadres, qui, selon Olivier Spire, ne peuvent séduire le chef d'entreprise qu'en cas de pénurie de main-d'_uvre. «L'essentiel est de montrer le chemin. Les seniors non-cadres pourraient revenir sur la scène de l'emploi, à condition de les affecter à des missions de formation des plus jeunes.»

Laurent Raison, directeur général de CEGE, une société d'assistance et de conseil à Rochefort-sur-Mer ( Charente-Maritime), pousse lui aussi un «coup de gueule». Pour lui, «cette annonce ne sert qu'à justifier le recul de l'âge légal de départ à la retraite, car ni les seniors ni les entreprises n'en ont envie». En effet, la loi Fillon sur les retraites, entrée en vigueur en 2003, a prévu le report possible de l'allongement de la durée de cotisation à 41 ans si certains facteurs (comme l'évolution du taux d'activité des plus de 50 ans, de la situation financière des régimes, de la situation de l'emploi, etc.), permettent de conserver l'équilibre. Un argument que les syndicats n'hésitent pas à mettre en avant dans leurs négociations actuelles avec le gouvernement.

Des contrats aidés peu utilisés. «Je crois au rôle social de l'entreprise, mais ce n'est pas à l'Etat de fabriquer une entreprise modèle avec tant déjeunes, tant de seniors, tant de femmes...», estime Laurent Raison. Pour lui, l'âge n'est pas un handicap: tout le monde vieillit, il n'y a pas lieu de pratiquer une discrimination positive sur ce critère. Lui-même préférerait que le gouvernement continue à lever les freins à l'embauche des seniors, comme il l'a fait en janvier dernier en supprimant la contribution Delalande - sanction financière autrefois infligée aux entreprises rompant le contrat de travail de salariés de plus de 50 ans. Pourtant, dans les faits, la probabilité d'embauche faiblit à partir de 50 ans, tout comme l'accès à la formation continue, tandis que le risque de licenciement augmente. Comment, alors, inciter les employeurs à ouvrir leurs portes aux seniors? En développant les contrats aidés, répondent 57% des chefs d'entreprise, selon une étude réalisée par l'Ifop pour le ministère de l'Emploi en février 2007. Or, il existe déjà des contrats spécifiques, comme le contrat initiative emploi (20 000 contrats étaient réservés en 2006 aux demandeurs d'emploi de plus de 50 ans) ou le CDD seniors, qui, pourtant, ne semblent pas porter leurs fruits. En un an, cette dernière mesure, mise en oeuvre en juin 2006, n'aura permis qu'à une vingtaine de chômeurs de plus de 57 ans d'accéder à un emploi...

Pour autant, le bonus-malus est-il la solution? «Une telle mesure ne m'inciterait pas à embaucher plus de seniors, répond Sylvie Jory, qui dirige une PME de sécurité installée à Buthiers (Seine-et-Marne). Dans la surveillance, les salariés ont besoin d'avoir une certaine condition physique. Et les plus âgés sont souvent démotivés. Le surcoût lié à un éventuel malus risque d'être répercuté sur les clients.» Faible capacité d'adaptation aux nouvelles technologies et au changement, prétentions salariales élevées, manque de motivation, santé plus fragile: les chefs d'entreprise invoquent de nombreuses raisons pour fuir les salariés âgés. Et de l'avis de certains, le bonus-malus n'y changera rien. «Pour qu'un tel système soit efficace, il faudrait qu'il soit adapté aux différentes catégories - secteurs et métiers notamment-, ce qui mènerait à construire une usine à gaz», estime Serge Guérin, auteur de Manager les quinquas (Editions d'Organisation, 2004). Pour lui, des solutions plus simples existent: améliorer la formation continue des seniors, leur faciliter les contacts avec les petites entreprises cherchant des salariés expérimentés, accompagner les entreprises qui se partagent les compétences de seniors....

«Sanctionner les entreprises n'est pas une solution

NON Brigitte Pronost tient à sa liberté de dirigeante. Pour elle, sanctionner les entreprises en leur infligeant un malus n'est pas une solution. «Des sociétés qui font depuis longtemps de la prévention, améliorent l'ergonomie au travail et instaurent un système de compte épargne-temps pourraient être récompensées pour ces mesures. Mais une loi qui impose la même chose à tous est absurde. Regardez la réglementation sur l'emploi de personnes handicapées: c'est un échec. Beaucoup d'entreprises préfèrent payer une taxe au lieu de respecter les «quotas».» Plutôt que le bâton, Brigitte Pronost penche donc pour la carotte, plus efficace selon elle. «Ce serait une bouffée d'oxygène d'avoir une aide ou un allégement de cotisations, par exemple.»

BLE NOIR Repères

- ACTIVITE: Restauration-traiteur
- VILLE: Brest (Finistère)
- FORME JURIDIQUE: SARL
- DIRIGEANTE: Brigitte Pronost, 49 ans
- ANNEE DE CREATION: 1986
- EFFECTIF: 20 salariés
- CA: 1,6 MEuros