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UN PEU D'ART dans un monde de business

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Créatif, libre, original, voire rebelle... Le chef d'entreprise s'approprie bien des qualités jusqu'ici réservées aux artistes. Le grain de folie de l'art est-il compatible avec la rationalité du manager? Certains entrepreneurs ont réussi cette belle alchimie.

«J e ne veux pas me contenter deposer des fenêtres, je veux aussi les ouvrir sur le monde.» C'est par cette expression imagée que Patrick Gaquerel résume la vision qu'il a de son métier. A la tête d'une société de bâtiment de 48 salariés, l'entrepreneur navrais est un esthète qui a forgé son goût pour l'art contemporain au fil de ses rencontres avec des artistes locaux, qu'il a parfois aidés à se lancer. Mais Patrick Gaquerel ne se contente pas de cultiver sa passion en privé. Il lui tient à coeur d'ouvrir son jardin secret et de le partager avec ses collaborateurs. «Outre les sculptures et les tableaux exposés dans nos locaux, j'organise régulièrement des rencontres entre les artistes et les salariés sous une forme conviviale, comme des pique-niques ou des visites d'ateliers», confie le dirigeant de Gaquerel SA. Cette envie de transmettre s'étend d'ailleurs jusqu'aux enfants de ses collaborateurs, qui ont pu assister à des ateliers de sensibilisation animés par des artistes dans les locaux de l'entreprise de leurs parents. «Parce que le regard s'éduque très tôt», explique ce patron autodidacte, qui dit tenir «l'amour du beau» de sa mère. Dans un secteur réputé austère et peu porté sur les excentricités artistiques, Patrick Gaquerel fait figure de bête curieuse parmi ses pairs. Mais il n'en a cure.

DENIS GRANGER, gérant de l'agence Axense

«Ma passion pour l'art m'aide à sortir des sentiers battus d'un management traditionnel.

Manager autrement. Dans la communication, en revanche, les dirigeants férus d'art sont légion. Denis Granger, à la tête de l'agence Axense, en fait partie. A l'image du slogan de son entreprise («Communiquer autrement»), son credo est: «Manager autrement». Pour ce faire, il n'a de cesse d'entretenir sa curiosité et de stimuler celle de ses collaborateurs. Passionné d'art contemporain, il n'hésite pas à embarquer sa vingtaine de collaborateurs pour une excursion à la Tate Gallery, à Londres, et les pousse perpétuellement à rechercher (et à lui faire découvrir) de nouveaux artistes, de nouvelles sources d'inspiration. «Ma passion pour l'art m'aide à sortir des sentiers battus d'un management traditionnel», avance Denis Granger, qui regrette de n'être pas assez doué pour être artiste lui-même. Cette créativité contrariée, il l'emploie à innover dans sa politique de ressources humaines: management participatif (la mutuelle a, par exemple, été votée par les salariés), délégation à tous les échelons, plans de formation soutenus, programme d'accompagnement pour les fumeurs souhaitant arrêter... Si ces initiatives peuvent paraître anodines pour un groupe qui dispose d'une direction des ressources humaines structurée, elles sont plutôt rares à l'échelle d'une PME d'une vingtaine de collaborateurs. Sa dernière création? La mise en oeuvre de l'actionnariat salarié pour les cadres et les non-cadres de l'entreprise. Ainsi, un artiste «raté» peut faire un excellent chef d'entreprise.

OLIVIER ALONSO, fondateur du réseau d'agences immobilières Solvimo

«La sculpture m'a appris à ne pas me laisser bloquer par la matière.

Libérer son esprit. ««Sortir des sentiers battus»; l'expression est familière aux entrepreneurs, mais combien explorent réellement d'autres voies, se propulsent vers les limites de l'incertain?», s'interroge Christian Mayeur, dans son ouvrage Le manager à l'écoute de l'artiste (Editions d'Organisation, 2005). Pour ceux qui verraient les artistes comme de doux rêveurs, par opposition à la nécessité de l'action qui incombe au manager, Christian Mayeur rétorque: «L'art force la réflexion, ouvre le regard, libère l'esprit et entraîne à faire des choix et des évaluations multicriter es. Agissant sans repères préétablis, l'artiste est confronté à des choix incessants, tout au long de son processus de travail, qui en font un champion de la décision.» Cette agilité dans la prise de décision, Olivier Alonso l'a puisée dans sa pratique de la sculpture, qui lui a appris «à ne pas se laisser bloquer par la matière, à créer des choses qui n'existent pas». Solvimo, le réseau immobilier franchisé qu'il a fondé en 2001, se positionne aujourd'hui à la septième place de son secteur. La passion d'Olivier Alsonso pour les oeuvres monumentales, qu'il sculpte à corps perdu les nuits et les week-ends, n'y est certainement Das étrangère. Toutefois, le dirigeant de Solvimo se garde bien de mettre en avant sa fibre artistique dans un secteur réputé «sérieux», où il ne fait pas bon «montrer son grain de folie». La preuve que le monde du business a encore du chemin à parcourir avant de s'ouvrir, sans complexe, à celui de l'art.

PATRICK GAQUEREL, président du conseil de surveillance de l'entreprise de bâtiment Gaquerel SA

«J'organise des rencontres entre les artistes qui exposent dans nos locaux et les salariés.

A LIRE

S'inspirer de la musique pour manager


On savait que la musique adoucissait les moeurs. Dans son livre Le manager musicien (Editions d'Organisation, 2007), Rémi Huppert nous apprend quelle nourrit aussi l'action. La musique «nous invite à sillonner des pistes précieuses telles que la nuance, la durée, l'accord, l'harmonie, le cycle, le rythme ou encore le silence. Compositeur et interprète à la fois, le manager musicien apprend la patience: le résultat viendra sûrement dès lors qu'il aura trouvé le bon geste, la bonne attitude.» Sans être lui-même musicien, il peut s'inspirer de la musique pour développer des qualités essentielles. «En stimulant sa capacité d'écoute musicale, le manager contribuera à stimuler sa capacité d'écoute en général), qualité indispensable pour la conduite de réunions, les négociations, les évaluations... «La musique peut aider chaque manager à penser en homme d'action et à agir en homme de pensée, sans jamais renier ses émotions mais en les contrôlant, sans renoncer à la réflexion mais en la synthétisant et en lui donnant du charme.» Alors, à vos violons!

Mot clés :

Houda EL BOUDRARI