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Municipales : chefs d'entreprise en politique, du mythe à la réalité

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Appel de la CGPME aux patrons pour se porter candidats aux municipales, création de mouvements politiques menés par des entrepreneurs... Cette mobilisation patronale en politique interpelle. Est-ce un vrai mouvement de fond ? En quoi cela pourrait-il changer la donne du jeu politique ? Enquête.

Municipales : chefs d'entreprise en politique, du mythe à la réalité

Ils s'appellent Pierre Coinaud, François Sibille, Sylvie Pellat-Finet ou encore Pierre Pécoul. Leur point commun ? Ces entrepreneurs sont engagés comme candidats ou sur une liste pour les municipales de mars 2014.

Membres de la CGPME, ils ont suivi l'appel de leur confédération lancé en novembre dernier enjoignant aux patrons de se mobiliser pour peser davantage dans les décisions politiques locales. " Les chefs d'entreprise ont le sentiment de ne pas être écoutés et le font savoir dans la rue. C'est utile de montrer son exaspération, mais cela ne suffit pas. Pour détourner l'avion, il faut monter dedans ", martèle Jean-Eudes du Mesnil, vice-président de la CGPME.

D'autres entrepreneurs n'ont pas attendu pour se mobiliser. Face à " une classe politique verrouillée et déconnectée de l'économie réelle d'un côté, et au désarroi grandissant des Français de l'autre ", l'entrepreneur à succès Denis Payre a créé en octobre 2013 Nous Citoyens. Ce parti politique, qui se revendique sans étiquette, aurait déjà séduit 6 000 adhérents et 11 000 sympathisants. Porter un mouvement non partisan issu de la société civile, c'est aussi la volonté de Nicolas Doucerain, patron de Solic, PME spécialisée dans le conseil en ressources humaines. En 2013, il lance Entreprendre pour la France, suite à une " accumulation de déceptions et de non-réformes pour la France ".

Assiste-t-on à un réveil politique des chefs d'entreprise français ? Si c'est l'une des premières fois que la CGPME se mobilise de la sorte, plusieurs mouvements portés par des entrepreneurs ont déjà émergé par le passé. " Mis à part les poujadistes qui ont remporté plus de 10 % des suffrages aux législatives de 1956, les chefs d'entreprise ayant créé des partis politiques n'ont jamais réussi à percer aux élections ", affirme Michel Offerlé, professeur de science politique à l'École normale supérieure et auteur de Les Patrons des patrons : histoire du Medef (éditions Odile Jacob).

Répartition des élus locaux selon leur catégorie socioprofessionnelle (en %) (1)

Répartition des élus locaux selon leur catégorie socioprofessionnelle (en %) (1)

En cause, notamment, une méconnaissance réciproque du monde politique et entrepreneurial liée, entre autres, à une professionnalisation grandissante de la classe politique, pointée par une récente enquête du think tank En Temps Réel sur le thème "Les députés connaissent-ils l'entreprise ?". Ajoutez à cela des responsabilités politiques souvent très prenantes qui achèvent de décourager les plus téméraires. " Outre la question du manque de temps, certains chefs d'entreprise craignent aussi que leur engagement politique nuise à leur business ", avance Jean-Eudes du Mesnil (CGPME). " Pour autant, dire que les chefs d'entreprise ne sont pas présents dans la sphère politique est inexact. Comparés à certaines catégories socioprofessionnelles telles que les ouvriers et les employés, ils détiennent un poids nettement plus important au Parlement ", note le professeur Michel Offerlé.

Allier fonctions de dirigeant d'entreprise et mandat politique, Jean-Christophe Fromantin y est parvenu entre 2008 et 2012, après son accession à la mairie de Neuilly-sur-Seine. " Certes, il faut bien s'organiser, mais les deux activités sont compatibles à condition de rester vigilant sur les conflits d'intérêts éventuels ", affirme celui qui s'est toutefois résigné à lâcher la direction opérationnelle de son entreprise à la suite de son élection aux législatives en 2012.

L'expérience du terrain

Concrètement, que changerait une plus large mobilisation des patrons en politique ? " Les entrepreneurs sont compétents sur les deux priorités du pays : la création d'emplois et la bonne gestion d'une organisation. De par leur expérience de terrain, ils pourraient apporter beaucoup au débat public ", souligne Denis Payre (Nous Citoyens). " Cela permettrait aux élus de mieux mesurer les conséquences des décisions qu'ils prennent ", affirme le vice-président de la CGPME. Selon le député Jean-Christophe Fromantin, les chefs d'entreprise enrichiraient le monde politique en apportant une autre manière de travailler, " plus axée vers une logique de projets et d'objectifs ".

" Ce dont nous avons besoin, c'est d'une meilleure représentativité des citoyens au sens large, souligne Nicolas Doucerain (Entreprendre pour la France). Si ce n'est que la voix des patrons, cela ne marchera pas, car nous nous retrouverons encore une fois dans une logique d'opposition. "

Mais, aujourd'hui, c'est bien la radicalisation politique potentielle de certains dirigeants qui inquiète. Plusieurs chefs d'entreprise ont d'ores et déjà rejoint les listes du Front national pour les municipales, comme Patrick Amate dans les Bouches-du-Rhône ou Christophe Boudot à Lyon. La vague du Rassemblement Bleu Marine, emportant trop d'entrepreneurs révoltés et déçus, préoccupe, aussi bien du côté des organisations patronales que du gouvernement.

École normale supérieure

École normale supérieure

Michel Offerlé

Trois questions à Michel Offerlé, professeur de science politique à l'École normale supérieure

Quelle analyse tirez-vous des récentes mobilisations politiques du monde patronal ?
L'appel de la CGPME ne me surprend pas. Les statuts de la confédération évoquent d'ailleurs "la politique confédérale décidant de faire participer ses représentants à toutes les instances votant l'impôt". L'engagement des chefs d'entreprise en politique à titre individuel n'est, quant à lui, pas neuf. On peut notamment citer les mouvements des entrepreneurs Gérard Furnon en 1978, Francine Gomez en 1984 et Émile Véron en 1988. Dans les faits, la plupart des patrons revendiquant une étiquette "société civile" s'y sont cassé les dents.

Quel est le poids réel des patrons français en politique aujourd'hui ?
Comparé à d'autres pays comme les États-Unis, le Brésil ou la Suisse, ce poids est faible. Les chefs d'entreprise stricto sensu représenteraient environ 5 % des maires et 4 % des élus au Parlement, sans compter les retraités, les consultants ou les cadres ayant des fonctions de direction. Leur poids politique est donc plus important que leur part dans la population active [environ 3,5 % selon l'Insee, NDLR]. Il est bien sûr nettement inférieur à celui d'autres catégories socioprofessionnelles surreprésentées, telles que les hauts fonctionnaires, les professions libérales ou les professeurs.

Que peut-on attendre des prochaines échéances électorales ?
La grande inconnue reste, selon moi, la percée que va réaliser, ou non, le Rassemblement Bleu Marine aux municipales, puis aux Européennes, auprès des chefs d'entreprise. Le Front national est aujourd'hui l'un des partis qui rassemblent le plus d'entrepreneurs dans ses rangs, voire sur ses listes. Une tendance qui semble s'accentuer en particulier du côté des artisans et commerçants à en croire de récents sondages.