Les réussites et les obstacles des entrepreneurs des quartiers populaires

Publié par Mathieu Viviani le - mis à jour à
Les réussites et les obstacles des entrepreneurs des quartiers populaires

Publiée jeudi 23 juin 2020, une nouvelle étude de Bpifrance le Lab, en partenariat avec le think tank Terra Nova et la banque JP Morgans, analyse les réussites et les freins des entrepreneurs issus des quartiers prioritaires de la ville. Détails.

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Les entreprises créées dans "les quartiers prioritaires de la politique de la ville" (QPV) sont aussi pérennes qu'ailleurs. C'est le premier enseignement à tirer de l'étude de Bpifrance le Lab "Entreprendre dans les quartiers, libérer tous les potentiels" présentée jeudi 23 juin 2020.

Elles sont en effet 77% à dépasser les trois ans d'existence dans les QPV tandis qu'ailleurs en France, elles sont 74%. "Ce chiffre clé brise un préjugé. Financer et accompagner un entrepreneur des quartiers populaires n'est pas plus risqué qu'autre part, juge Elise Tissier, directrice de Bpifrance le Lab. Détermination à s'en sortir, solidarité avec leur environnement, parfaite connaissance du marché local, donc des besoins clients, telles sont les forces des entrepreneurs des QPV."

Moins de création d'entreprises dans ces territoires

Si une fois lancés, les entrepreneurs de ces territoires sont déterminés à réussir dans la durée, ils sont encore peu nombreux aujourd'hui. Selon l'étude, le taux de création d'entreprises dans les QPV demeure plus faible qu'ailleurs en France. Il représente 1,7 % de la population active contre 2,2 % hors QPV. "Cette différence notable s'explique par le fait que les habitants de ces territoires sont moins sensibilisés à la création d'entreprises et éprouvent des difficultés à repérer les structures d'aide", commente l'étude.

Un phénomène confirmé par Jonathan Bosuku, créateur de Gorring, une marque d'équipement de sport de combat dans le Val-de-Marne (94) : "C'est vrai qu'on a du mal à penser à l'entrepreneuriat pour son avenir professionnel, car dès l'école, on se prédestine plutôt vers le salariat. C'est d'autant plus vrai si son environnement familial est éloigné de cet univers."

Accès difficile aux services bancaires

L'étude de Bpifrance pointe également des freins particuliers rencontrés par ces entrepreneurs. Ceux-ci peuvent devenir problématiques à deux moments différents : le lancement du business et son développement en dehors du secteur géographique d'origine.

"Ainsi, seuls 22 % des entrepreneurs de ces quartiers ont obtenu un crédit bancaire ; en comparaison, ce chiffre est de 29 % sur le reste du territoire, ce qui représente une différence statistique élevée", pointe l'enquête. A ajouter à cette donnée : 60% des créateurs de sociétés dans les QPV n'ont jamais fait appel à une banque pour financer leur structure. En dehors, c'est 49%.

Ces chiffres sont à lier avec cette autre statistique : le financement d'amorçage, primordial pour propulser son business, est en moyenne plus faible dans les QPV. 27 000 euros pour 45 000 en dehors. Ce manque de fonds peut occasionner des difficultés de trésorerie. Un risque amplifié par le fait que 57% des entrepreneurs issus de ces localités n'ont que le revenu de leur entreprise pour subsister.

"Il convient alors de réfléchir à comment rapprocher ces entrepreneurs des banques et vice-versa. Il y a un vrai travail pédagogique à mener sur cet aspect crucial de l'entrepreneuriat. Il faut surmonter les appréhensions des deux côtés", analyse Thierry Pech, directeur général du think tank Terra Nova, partenaire de l'étude aux cotés de la banque américaine JP Morgans.

Anrifa Hassani-Mze, fondatrice du réseau entrepreneurial Yoostart, qui accompagne des entrepreneurs de tous milieux et notamment des QPV, va dans le même sens : "Souvent, il y a une réticence à rencontrer les banquiers. On part défaitiste, on se dit que c'est perdu d'avance, qu'on aura pas les mêmes chances que les autres pour lever des fonds. Et puis, il y a cette idée reçue selon laquelle les subventions sont réservées aux associations ou aux entrepreneurs de la tech."

Déficit d'accès aux réseaux d'entrepreneurs

Autre obstacle de taille évoqué par Bpifrance : l'accès plus difficile aux réseaux d'entrepreneurs, atout non négligeable lorsqu'il s'agit de rencontrer des partenaires professionnels, gagner en confiance, recevoir des conseils de mentors ou se former sur des compétences primordiales comme la comptabilité ou la gestion. Sur le sujet, la statistique de l'étude est claire : seuls 20% des entrepreneurs des quartiers populaires sont accompagnés par un réseau de ce type.

Selon Bpifrance, tous ces freins concourent au fait que beaucoup d'entre eux ont du mal à développer leur activité en dehors des QPV. "Pourtant, la plupart des entrepreneurs que nous avons interrogés veulent se développer en dehors de leur terrain de départ. Cette proximité avec le local est un vrai atout mais le risque est de s'y enfermer faute de moyens, de réseau et de débouchés commerciaux. Il y a là un axe de progression bien identifié", constate Elise Tissier.

Quid de l'entrepreneuriat féminin dans les QPV ?

L'enquête porte aussi un regard sur l'entrepreneuriat féminin dans les QPV : "Plus prudent, moins mobilisateur de ressources financières durant la phase de lancement, il est souvent effectué en complément d'une activité salariée." Autre information intéressante, dans ces territoires les entreprises montées par des femmes sont aussi pérennes que celles dirigées par des hommes. 77% d'entre-elles existent encore trois années après leur création. Les entrepreneures sont également plus diplômées que leurs homologues masculins et se forment plus rapidement aux compétences de gestion.

Solutions concrètes

Mohamed Haddou, président de Ifeo consulting et co-fondateur de Creo, une association basée à Aulnay-sous-Bois (Seine Saint-Denis) qui soutient les entrepreneurs de ces territoires, connaît bien leur réalité. Il partage des solutions concrètes pour les aider : "Dans les quartiers populaires, il n'est plus à prouver aujourd'hui qu'il y a des réussites. Il faut l'encourager mais surtout l'enraciner. Pour ce faire, il est nécessaire de résorber le décalage entre l'ambition de ces entrepreneurs et les moyens qu'ils ont pour se développer. Il faut aussi que les acteurs privés et publics motivés pour les soutenir changent de point de vue. Il ne s'agit pas de 'guérir ces quartiers malades' mais plutôt de libérer le potentiel qu'ils recèlent. Enfin, il est pour moi essentiel que les entrepreneurs eux-mêmes décloisonnent leur esprit et s'ouvrent sur le monde."

Et l'entrepreneur de citer plusieurs voies d'action à emprunter pour y arriver : formations d'excellence, mentorat avec des grands entrepreneurs et des cadres de grands groupes, politiques publiques pour renforcer l'égalité des chances et plus de sécurité.

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