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Compétences : quand l'entreprise endosse le rôle du formateur

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Grégory Walter, Caroline Pailloux et Dan Djorno
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Grégory Walter, Caroline Pailloux et Dan Djorno

Face aux difficultés de recrutement, retisser les liens entre le monde éducatif et l'entreprise apparaît comme indispensable. Un enjeu de confiance mais aussi d'adaptation aux besoins des sociétés qui passe, bien souvent, par la délicate question des compétences.

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Un cri d'alarme : les entreprises peinent à recruter. Confrontées à une pénurie de main-d'oeuvre, elles déplorent l'incompatibilité de candidats adaptés à leurs besoins. Entre 300 000 et 400 000 emplois ne seraient pas pourvus en France alors que le pays atteste d'un taux de chômage à 9,1 %. Pire, un jeune de moins de 25 ans sur cinq est au chômage. "Il y a un problème de formation en France, alertait récemment Jonathan Anguelov dans une interview à Chef d'Entreprise. Il n'y a pas de corrélation entre la formation des étudiants et les besoins des entreprises".

Une inquiétude partagée par de nombreux dirigeants. Sujet de la 11e Conférence annuelle des entrepreneurs (CAE), organisée lundi 26 novembre 2018 à Paris, la problématique de la formation est également au menu des recommandations de la délégation française au G20 Young Entrepreneurs' Alliance qui appelle à "transformer l'école en repensant la transmission des connaissances, des compétences et de la formation tout au long de la vie."

Confiance

Au coeur du débat ? La nécessité de restaurer la confiance entre l'école et l'entreprise. Un refrain rappelé tant du côté des entrepreneurs que du côté de l'Éducation nationale. Pour Xavier Delattre, directeur général de la Fondation Entreprendre : "l'école doit être créatrice de confiance, c'est le défi de l'enseignement aujourd'hui". Face à lui, le recteur de la région académique Ile-de-de-France, Gilles Pécout, reconnaissait que "le système éducatif [avait] failli" tout en rappelant qu'il faisait face à "deux paramètres contradictoires. D'une part, l'école est devenue une école de masse. D'autre part, il faut aller de plus en plus vers un enseignement individualisé".

C'est un des objectifs que poursuivent notamment les initiatives rapprochant le monde éducatif et de l'entreprise alors que la Semaine École-Entreprise, qui s'est déroulée du 19 au 24 novembre 2018, vise à nouer des relations plus étroites entre ces deux mondes.

D'où le besoin de repenser la formation au profit d'un système davantage tourné sur les compétences. La ministre du Travail, Muriel Pénicaud le rappelait : "Nous sommes entrés dans une bataille des compétences avec la transformation numérique et la transition écologique". Et son homologue à l'Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, de se prononcer pour que "l'enseignement soit orienté vers les besoins des entreprises".

Arbia Smiti, fondatrice de Carnet de Mode et aujourd'hui mentor auprès d'entrepreneurs, observait, elle aussi, dans une tribune, que "les systèmes éducatifs traditionnels doivent changer afin de combler le déficit croissant de compétences et de connaissances, d'assurer la mobilité sociale et l'accès aux opportunités pour toutes les classes sociales et tous les groupes démographiques."

Rôle des entreprises

Grégory Walter

Pourtant, loin des discours, le choc culturel doit encore s'opérer. Certains dirigeants ne comptent que sur eux-mêmes. Confronté à une pénurie de main-d'oeuvre, Grégory Walter, à la tête de ViwaMétal, une PME sous-traitante en tôlerie, a fait le choix de créer une agence de travail temporaire, Elsass Emploi, pour dénicher les candidats adaptés à ses besoins. "Début 2017, on a eu un pic d'activité en obtenant l'équivalent d'un mois de commande en seulement deux jours. Les six mois suivants ont été très difficiles puisque le frein principal a été le manque de ressources humaines", explique ce patron qui dirige 40 CDI et ajuste ses besoins de main-d'oeuvre avec des intérimaires. "Il y a très peu de formations initiales dans nos métiers. On a dû remettre en cause nos process RH et se mettre à les former en interne", poursuit-il. Un virage vers la formation initiée il y a plusieurs années mais qu'il ne cesse d'accentuer depuis.

Même dynamisme du côté de la PME Multiplast qui a créé il y a quelques années son école de formation en interne pour former ses salariés et combler une pénurie de main-d'oeuvre qualifiée et compétente. Une situation également partagée par le chef étoilé Thierry Marx : "Dans un futur proche, l'école ne nous fournira peut-être plus la ressource métier. Il faut que le monde de l'entreprise s'implique dans la formation professionnelle".

Des PME formatrices ?

Caroline Pailloux

Pour autant, se dirige-t-on vers un modèle où les entreprises joueraient le rôle de formateur ? Si les grandes entreprises ont pour certaines déjà pris le pli des écoles-entreprises, les PME s'y engagent. De l'avis de Caroline Pailloux, la situation l'impose : "Les compétences et les besoins évoluent tellement vite que les entreprises doivent répondre au besoin d'adaptabilité des salariés". C'est entre autres ce qu'elle promeut au sein de son entreprise et auprès des clients d'Ignition Program, une start-up qu'elle a fondée. "On leur fait suivre un programme qui passe par la co-formation". Concrètement, la personne la plus compétente sur un thème forme ses collègues.

Le Groupe DFM a ouvert, il y a cinq ans, la DFM Academy pour former ses commerciaux et ses managers. Un passage obligé pour tous les nouveaux entrants qui permet à la PME de 180 salariés de former ses équipes selon ses besoins et ses valeurs. "On accueille des candidats d'horizons très différents et il nous paraissait important de les accompagner dans leur intégration et gagner en performance", souligne Dan Djorno, cofondateur de la société basée à Créteil et spécialisée dans l'accompagnement des entreprises sur l'IT, les télécoms ou l'impression.

Une réussite pour la société qui recrute une cinquantaine de personnes par an. Signe du succès de l'université d'entreprise, les commerciaux sont régulièrement chassés par d'autres entreprises. "C'est le revers de la médaille, mais ça montre que notre formation est reconnue", concède le dirigeant.

Les petites entreprises sont, plus que jamais, le premier levier de la création d'emploi. Au niveau européen, les sociétés et en particulier les PME ont créé près de 85 % des nouveaux emplois dans le privé entre 2012 et 2017, selon la Commission européenne.

"C'est en partie le rôle de l'entreprise, mais la mission est lourde, reconnaît Grégory Walter, co-dirigeant de l'entreprise avec son père et son frère. L'investissement consenti est souvent important sans garantie de réussite". Du côté du Groupe DFM, ce rôle de formateur est pris comme un investissement et une suite logique : "Étant une PME importante, nous avons fait ce qu'il fallait pour avoir les salariés les plus compétents. Mais cela nécessite des moyens et une direction des ressources humaines structurée".

"Socle de compétences"

"On vit un changement de paradigme avec un phénomène d'accélération puissant. Le schéma classique des études suivi d'un emploi n'existe plus, avançait Xavier Delattre lors de la CAE. La connaissance des fondamentaux est indispensable mais les soft skills deviennent de vraies compétences pour créer du lien et de la transversalité en entreprise."

"L'engagement et l'ambiance compensent les difficultés techniques", observe Grégory Walter. Si l'initiative de diversification lancée par le dirigeant alsacien est à relever, elle s'illustre aussi par le changement d'approche dans la phase de recrutement. "On a décidé d'arrêter de chercher des profils qualifiés sur le plan technique et on sélectionne les candidats sur trois critères : le savoir-être, le potentiel et la volonté de s'investir dans l'entreprise", souligne le dirigeant. Rien d'étonnant alors de constater qu'il a embauché deux pâtissiers et deux boulangers dans l'entreprise. Preuve du succès du modèle, le taux de réussite des intérimaires a augmenté, entraînant de facto une hausse des embauches en CDI dans l'entreprise. Ils sont passés de 33 à 40 salariés en CDI.

Dan Djorno (c) Jacobz Photography

Des valeurs qui priment aussi sur les qualifications du côté du Groupe DFM. "Les compétences comportementales, le relationnel, le mental, la motivation, le bon sens et le respect de certaines valeurs comme l'honnêteté ou l'intégrité sont des éléments qui priment sur les compétences techniques", abonde Dan Djorno.

Une culture des compétences qui encourage la transversalité, la confiance et le développement des relations en entreprise n'est pour autant pas amenée à remplacer la fameuse culture du diplôme. La maîtrise des savoirs fondamentaux reste indispensable dans le socle de connaissance des salariés, demeure un terreau fertile pour formaliser un esprit d'initiative chez les salariés et pour maintenir leur employabilité tout au long de leur vie professionnelle. Caroline Pailloux rappelle qu'un socle de compétence est primordial pour que le salarié évolue et progresse : "L'apprentissage, l'esprit d'initiative, la capacité à apprendre vite sont des éléments que nous privilégions. Ce socle de compétences permet de donner au salarié la bonne manière d'avancer et de raisonner".

Reste encore aux entreprises à se démarquer pour attirer les candidats les plus compétents. Et à ce jeu-là, l'entreprise doit savoir se vendre tout autant que le futur salarié. "Le premier critère de choix d'un candidat pour une entreprise doit se porter sur celle qui a la capacité de vous apporter le plus de compétences", rappelait Jean-Pierre Letartre, président d'EY France. Une évolution majeure, là aussi, dans la capacité des entreprises à se prendre en main pour assurer leur attractivité auprès des candidats.


Pierre Lelièvre

Pierre Lelièvre

Journaliste

Depuis juin 2016, je suis journaliste pour Chef d’Entreprise, Commerce magazine, Artisans mag’. Intéressé par le monde de l’entreprise, j’écris sur tous [...]...

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