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Quand Jean-Michel Ribes donne la réplique aux dirigeants

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Quand Jean-Michel Ribes donne la réplique aux dirigeants
© Tous crédits photos : Giovanni Cittadini Cesi

Metteur en scène reconnu et Molière du meilleur auteur en 2002, Jean-Michel Ribes a repris le Théâtre du Rond-Point fin 2001. Une institution alors en déclin qu'il a menée à une belle croissance. Une personnalité et un parcours inspirants pour tout chef d'entreprise.

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Devenir entrepreneur était pour lui un rôle de composition, mais il a su ériger en modèle la reprise du Théâtre du Rond-Point. Rien d'étonnant dans la mesure où Jean-Michel Ribes a déjà eu plusieurs vies. Acteur, réalisateur, auteur, scénariste, metteur en scène, l'homme de 71 ans a coiffé un certain nombre de casquettes. Fin 2001, il enfile le costume de directeur du Théâtre du Rond-Point, haut lieu du spectacle vivant.

À l'époque, l'institution se trouve en désuétude : "J'avais entendu dire qu'il n'était pas impossible qu'il devienne le showroom des couturiers de l'avenue Montaigne", indique celui qui a notamment reçu le Molière du meilleur auteur en 2002.

Il propose à l'État un plan de reprise d'une originalité totale en proposant de ne programmer que des auteurs vivants. En l'an 2000, lui et son équipe avaient réalisé un audit portant sur les théâtres publics, dont la programmation des auteurs disparus culminait à hauteur de 92%. Son dossier séduit Bertrand Delanoë, alors maire de Paris, et Catherine Tasca, ancienne ministre de la Culture.

Un ovni dans l'univers de la culture

Un réel coup de théâtre pour le principal intéressé : "sur les 38 candidats à la reprise, c'est mon dossier qui a été retenu. Je ne m'y attendais pas du tout !" se remémore-t-il avant de poursuivre : "habituellement, dans un plan managérial, vous êtes avertis un an à l'avance afin de pouvoir anticiper votre gestion. Là, j'ai été prévenu fin novembre 2001 pour reprendre le théâtre dès janvier 2002".

Qu'importe, Jean-Michel Ribes va alors opérer une véritable mue du Théâtre du Rond-Point et en faire une réelle réussite entrepreneuriale. Et ce, dans un univers culturel où il est souvent difficile de tirer son épingle du jeu. Aujourd'hui, le créateur de la série télévisée à succès Palace, et ses fameuses brèves de comptoir, dirige une SARL de 71 équivalents temps plein dont 50 salariés permanents, avec un budget annuel moyen de 10,5 millions d'euros.

Avec une particularité propre à son établissement. Son budget est constitué à 60% de recettes propres et 40% de subventions réparties équitablement entre la municipalité de Paris et le ministère de la Culture, pour un montant global de 4,2 millions d'euros.

Un ovni dans la production de spectacles vivants. En règle générale, le budget des autres théâtres, qu'ils soient français ou européens, sont majoritairement constitués de subventions. "Le modèle économique du Rond-Point, c'est l'artistique qui le fait, il faut bien comprendre cela", martèle le dramaturge nommé chevalier de la Légion d'honneur en 2007.

Intuition et conviction

Manne financière principale du théâtre, les recettes propres sont constituées à 46% de recettes artistiques, dont 37% de billetterie. Depuis sa reprise, l'établissement connaît une croissance continue. En 2003, son chiffre d'affaires tournait aux alentours de 6 millions d'euros, atteignant 9 millions d'euros en 2008, pour finalement se stabiliser autour de 10,5 millions d'euros depuis 2015. Au niveau de la fréquentation, le théâtre du Rond-Point a accueilli 3,3 millions de spectateurs depuis 2003, en y incluant les tournées, avec une moyenne annuelle comprise entre 210 000 et 220 000 spectateurs et un taux de remplissage des salles de 73%.


Dans les coulisses, Jean-Michel Ribes a su imposer sa patte et lever le rideau de ses ambitions, en partant de zéro. Pour parvenir à pareil succès, il a su se laisser guider par son intuition. Qualité requise pour tout chef d'entreprise : "La manière de mener ce projet s'est réalisée à l'encontre de tout ce qu'on recommandait. C'est parti d'une intuition, d'une volonté avec, il est vrai, un bagage, un réseau et une ligne directrice affirmée."

Le tout avec une grande conviction : "Depuis toujours je me suis battu pour que l'écriture d'aujourd'hui existe, je m'étais juré de faire ce que j'avais dit", précise-t-il. En offrant la part belle aux auteurs vivants, le directeur du Théâtre du Rond-Point a pris le contre-pied de l'offre théâtrale habituelle et a su se montrer innovant : "De l'innovation mais de la surprise, j'ai voulu diversifier et "déchapelliser" le monde culturel. Je me suis aperçu que les mauvaises herbes de la culture étaient plus parfumées que les glaïeuls de l'institution", explique-t-il. Son souhait ? Faire ce qu'il aimait, mais aussi programmer ce que le public n'aime pas encore, en vue de le surprendre.

Capitaine d'un bateau pirate

Une des autres forces du meneur de troupes fut de savoir s'entourer. Notamment de la présence de Valérie Bouchez, son bras droit, co-directrice du Rond-Point, administratrice chargée des finances et des RH. Une fidèle comparse qui l'avait déjà accompagné dans toutes ses anciennes compagnies.

Il a aussi réuni des personnes avec lesquels il avait beaucoup collaboré par le passé : "Des gens avec l'audace joyeuse. Des créateurs, des acteurs, des écrivains qui sont venus me rejoindre car ils me semblaient porteurs de cette innovation."

En ayant une ligne directrice : susciter tout autant le désir que le plaisir chez le spectateur. Selon Jean-Michel Ribes, il faut savoir être accompagné de personnes "capables de gérer mais aussi des gens qui vous relient et se relient dans la créativité et l'artistique, c'est indissociable", pointe-t-il. Le directeur donne sa vision du management : "Diriger un théâtre, ce n'est pas le commander, ni l'ordonner. C'est l'emmener dans sa direction".

Côté cour, l'homme de théâtre, qui se définit comme le capitaine d'un bateau pirate, a vu ses employés adhérer au cap donné : "Petit à petit, l'ensemble de l'équipe, de la caissière au directeur technique, a senti que c'était leur enfant, quelque chose qu'ils allaient sauver. Il y a eu une grande empathie dès le départ", explique-t-il.

Côté jardin, il prend des risques au quotidien : "On saute dans le vide sans arrêts. On prend des gens pas connus, simplement dans l'intuition. Et à chaque pièce, on recommence", avance-t-il.

Diversification de l'activité

Ce dénicheur de talents, dont une certaine Valérie Lemercier, s'est aussi inspiré de sa riche expérience de metteur en scène. La menée d'acteurs lui a été utile dans l'univers de l'entrepreneuriat. Il dresse, par ailleurs, un parallèle avec le rôle du chef d'orchestre : "chaque pièce est comme une partition. Il y a des rythmes, des timings, des temps, des personnages, des couleurs. Il faut les respecter. C'est bien d'amener les comédiens à ça", conclut-il. En soit, une cohésion d'équipe à mettre en musique.

Dernier tour de force réalisé par l'artiste ? Avoir diversifié les activités du Théâtre du Rond-Point. Il a reconstitué le restaurant et a installé une grande librairie. Deux entités sous concession, avec un loyer perçu tous les mois. Le théâtre est aussi devenu un forum où sont organisés des débats sur des grandes causes de société. Ces locations représentent 6% des recettes propres de l'établissement, en y incluant des privatisations ponctuelles de l'espace. Preuve en est que Jean-Michel Ribes n'est pas venu pour faire de la figuration.

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