Quand recherche publique et entreprise font bon ménage

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Quand recherche publique et entreprise font bon ménage
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Et si la capacité des entreprises à innover passait par le rapprochement avec le monde de la recherche. Longtemps fermée à la sphère privée, la recherche publique s'ouvre pour pousser l'innovation des entreprises. Pourquoi pas vous ?

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"Venez-nous voir !" Le message d'Antoine Petit, p-dg du Centre National de Recherche Scientifique (CNRS) devant les patrons réunis lors la dernière Université d'été du Medef fin août 2018, confirme le tournant pris par la recherche publique. "Elle doit servir au développement des start-up et des entreprises françaises. La mentalité des chercheurs a changé", a-t-il ajouté. Longtemps décriée pour son manque d'ouverture vers les structures privées, la recherche publique concrétise depuis quelques années son décloisonnement auprès des acteurs économiques français.

Alors que les entreprises opèrent près des deux tiers de la recherche et développement en France, la coopération entre les établissements publics de recherche et les entreprises s'avère un moteur d'innovation non négligeable pour répondre aux enjeux des marchés de demain. L'Agence nationale de recherche (ANR) qui finance la recherche publique a par exemple abondé dans 126 projets de recherche collaborative-entreprises et 118 laboratoires communs (Labcom) en 2017. Au CNRS, le nombre de laboratoires associant des entreprises a plus que doublé en huit ans. La France compte ainsi 143 unités de recherche réunissant chercheurs et acteurs privés dont 48 % impliquent des PME ou ETI. De même, 12 % des 1 018 unités de recherches du CNRS ont créé une structure commune de recherche avec une entreprise.

Un signe encourageant que souhaite poursuivre Antoine Petit. "D'une manière générale, il faut être conscient qu'on a fait beaucoup de progrès alors qu'on avait deux mondes qui s'ignoraient, précise le président de l'organisme public. Il s'agit de coopérer pour créer de la valeur et innover. Cela passe à la fois par des structures communes de recherche et par le développement de start-up où une relation forte doit être maintenue". Un enjeu tandis que les rythmes d'innovation n'ont jamais été aussi rapides et imposent aux entreprises de redoubler d'efforts en recherche et développement pour rester compétitives.

Connaissance mutuelle

Un discours que n'a pas attendu la start-up Carbon Waters. Créée après dix ans de recherche et le dépôt de trois brevets, la jeune pousse exploite un nouveau procédé de séparation du graphène, un matériau prometteur pour l'industrie. Née au sein du Centre Paul Pascal du CNRS de Bordeaux, la technologie a fait l'objet d'une demande d'exploitation par Alban Chesneau, son p-dg. "En tant qu'ancien chercheur, j'ai lancé mon entreprise pour utiliser la technologie brevetée du CNRS à des fins industrielles", explique-t-il, louant la confiance établie avec le laboratoire.

Alban Chesneau, p-dg Carbon Waters

D'autant que si ces unités de recherches mixtes bénéficient de moyens conséquents - 175,2 millions d'euros investis dans les structures de recherche CNRS/entreprises -, un des impératifs reste d'améliorer la compréhension mutuelle. "C'est un travail quotidien et de longue halène que de faire parler le monde de la recherche et le monde économique. Chacun doit profiter des opportunités qu'offre l'autre monde", explique Antoine Petit, qui souhaite développer la mobilité RH entre les deux sphères.

Une immersion appréhendée par Alban Chesneau, passé par la recherche avant d'entreprendre, mais qui comprend le besoin des deux mondes de cerner les impératifs de l'autre. "Quand j'étais étudiant en thèse, on nous disait que la suite logique était de faire de la recherche, pas d'aller vers l'entreprise. Ça a bien changé, note-t-il. Aujourd'hui, il y a une grande bienveillance du CNRS à notre égard même si les objectifs de chacun sont différents. Il y a un effort de compréhension de chaque côté et les échanges sont cordiaux. Le plus important consiste à faire comprendre qu'une entreprise issue de la recherche publique c'est beaucoup d'engagement, de risque et d'instabilité". Des problématiques financières, mais également d'organisation et de délais du côté des entreprises qui ont parfois du mal à coïncider avec les préoccupations de la recherche.

Transferts de technologies

Pourtant, la coopération existe bel et bien. Au coeur du Réseau C.U.R.I.E. - qui assure la promotion et la valorisation des transferts de technologies entre le public et le privé - le réseau des Sociétés d'accélération du transfert de technologies (SATT) soutient la coopération entre recherche publique et entreprises en accompagnant les technologies développées dans les établissements de recherches vers les entreprises. Depuis 2012, pas moins de 256 entreprises ont été créées par leur intermédiaire. 59 % d'entre elles développent des technologies deeptech dans le digital, la cleantech, l'ingénierie, la medtech ou encore les biotechs.

Un chemin exploité par Carbon Waters par le biais de la branche Aquitaine qui a pu bénéficier d'un transfert de technologie. "La SATT Aquitaine nous a octroyé un financement de 200 000 euros dès le début de l'aventure avec une entrée au capital. Son rôle est d'accompagner les projets issus de laboratoires de recherche et de financer le développement technologique", précise Alban Chesneau. Preuve de la volonté d'une meilleure coopération, les offres de technologies sont même publiées sur Internet pour plus de visibilité.

S'il est clair que les transferts de technologies progressent, les initiatives prolifèrent aussi. À Quimper, le CEA a lancé, au début de l'été, le CEA Tech Bretagne, une plateforme de transfert de technologies visant à accélérer les innovations des PME et ETI agricoles et agroalimentaires. Un outil prometteur pour faciliter l'innovation des entreprises du secteur et renforcer leur compétitivité.

Dans le domaine du cinéma aussi, la coopération est star. "Nous avons bénéficié d'un transfert d'une partie des technologies développées au sein du projet CinéCitta de l'ANR sous l'impulsion de Marc Christie, enseignant-chercheur à l'Inria, pour développer une technologie permettant d'anticiper en prévisualisation les options de cadrages avant le tournage", explique Aurélien Schmitter, directeur général de SolidAnim, une PME bordelaise d'une quinzaine de salariés spécialisée dans la motion capture et l'animation 3D et ayant collaboré notamment sur Rogue One, un des derniers opus de la saga Star Wars.

Une collaboration ancienne, mais qui fonctionne très bien. "L'objectif consiste à innover et améliorer sans cesse nos outils, un élément indispensable dans notre plan d'action et de développement", poursuit-il. Une relation réussie avec le monde de la recherche qu'ils poursuivent aujourd'hui en accueillant un doctorant dans le cadre de sa thèse.

Antoine Petit, p-dg CNRS

Mais la démarche peut aussi se faire en sens inverse, comme l'illustre l'histoire de MyFox, une start-up spécialiste des alarmes et des caméras connectées, rachetée 12 millions d'euros en 2016 par le groupe Somfy. En 2003, l'entreprise s'est tournée vers le Laboratoire d'Analyse et d'Architecture des Systèmes du CNRS pour accéder à des capacités de prototypage. Deux ans après, MyFox avait codéveloppé un capteur anti-intrusion révolutionnaire. Signe d'une collaboration atypique réussie avec le monde de la recherche, l'ex-start-up toulousaine poursuit encore aujourd'hui cette coopération.

Engager les chercheurs

Malgré l'élan actuel, le nombre de chercheurs-entrepreneurs demeure faible. Depuis 2000, seuls 231 chercheurs ont demandé une autorisation pour entreprendre dans le cadre des dispositifs permis par la loi Allègre de 1999, quand moins de 1 % des chercheurs recrutés par les entreprises sont issus de la recherche publique, selon le gouvernement.

"Les chefs d'entreprise doivent entendre que la recherche est ouverte aux échanges", martèle Antoine Petit, qui préfère relativiser ces chiffres : "Il y a une différence entre la situation d'un chercheur qui entreprend et celle d'un chercheur qui apporte son conseil. Un très bon chercheur doit peut-être se focaliser sur ses travaux académiques et collaborer avec une entreprise plutôt que de créer la sienne".

Pour pallier cette faiblesse, la loi Pacte apporte des pistes de simplification à la création d'entreprise pour les chercheurs, clarifie leur possession de parts au capital d'entreprise et encourage le temps laissé aux chercheurs pour s'investir dans les entreprises. Chez Carbon Waters, les deux chercheurs du CNRS à l'origine de la technologie sont par exemple entrés au capital de l'entreprise et collaborent régulièrement avec la société grâce à la loi Allègre. Reste à voir si ces appels du pied seront suffisants pour que ces deux mondes se découvrent de nouveaux atomes crochus.

"Un levier de financement de l'innovation très puissant"

Renaud Sornin, cofondateur Attestation légale

Renaud Sornin, p-dg Attestation Légale

La recherche, Renaud Sornin en est convaincu, est indispensable aux entreprises. Le dirigeant d'Attestation Légale à Lyon s'est très vite tourné vers le monde académique. "Après la création de mon entreprise, j'avais besoin d'établir une collaboration avec la recherche. La R&D et l'innovation sont des choses fondamentales pour se démarquer et être compétitif", explique le patron de cette entreprise spécialisée dans les solutions de gestion et de diffusion de documents administratifs.

Il débute la collaboration en accueillant un projet de fin d'étude puis confirme la démarche à travers un projet de thèse dans le cadre d'un Cifre. "On bénéficie du CIR donc c'est très avantageux", précise-t-il, jugeant le coût à 1 500 euros par mois. Le projet grandit, se voit conforté par des succès à deux concours, dont l'un permet à l'entreprise d'obtenir une dotation européenne de 1,5 million d'euros. Aujourd'hui, la relation s'établit dans le cadre d'un laboratoire commun de recherche entre une unité mixte INSA/CNRS et la société lyonnaise sur deux axes : la déclinaison de la solution en réseau social B to B et la sécurisation des outils.

Une aubaine que Renaud Sornin conseille à toutes les entreprises intéressées par la volonté d'innover, de s'intégrer dans un écosystème puissant et volontaire pour profiter d'opportunités à l'étranger. "C'est une manière extraordinaire de gagner en crédibilité et de développer ses projets", ajoute-t-il. Un volontarisme qui ne l'empêche pas de mettre en garde ceux qui se montreraient pressés d'obtenir des résultats : "Les enjeux de temps entre la recherche et l'entreprise sont différents. Il faut être patient. Il s'agit d'un pari sur l'avenir, mais c'est un levier de financement de l'innovation très puissant".

Repères

Raison sociale : SAS ALG
Activité : Gestion dématérialisée de documents administratifs pour les entreprises
Siège social : Lyon (Rhône)
Dirigeant : Renaud Sornin, 48 ans
Date de création : 2010
Effectif : 93 salariés
CA 2017 : 6 M€


Pierre Lelièvre

Pierre Lelièvre

Journaliste

Depuis juin 2016, je suis journaliste pour Chef d’Entreprise, Commerce magazine, Artisans mag’. Intéressé par le monde de l’entreprise, j’écris sur tous [...]...

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